I

Guillaouic Calvé 'n euz promettet
Mond da bardonna gant ar merc'het (bis)

Mond da bardonn an Dreinded Gwengamp
Asamblez gant peder plac'h iaouang

Da bardonn èn Gwengamp mar-g-et
Klévé ha pistolen e tougfet

War an hicho braz zo forbanet
A lammo diganac'h ho merc'hed

Ne dougin klevé na pistolen
Met ma zamm bihan e voaien wen

Met ma zamm bihan e voaien wen
Hag a vo goarnisset en daou ben

Hag a vo goarnisset en daou ben
Gand eur c'herc'hen zo èn arc'hant gwenn

An Otro Pàn neuzé a leré
Diwar fardell ar vilin nevé :

Me wel aze peder plac'h iaouang
A zo e kreiz ma gourhamañ ( 1 )

Tevet ma mestr na sonjet ké zé
Rag eur gwall barti a zo gant hé

Rag eur gwall barti a zo gant hé
Ema gant hé Guillaouic Calvé

Guillaouic Calvé dign o leret
Pegeit tost kar d'ac'h é ho merc'het

An div arog ê ma c'hoarezed
An hini a greiz ê ma fried

An hini a greiz ê ma fried
'N hini warlec'h merc'h mac'h amezec

Dame d'in ta merc'h hoc'h amezec (2)
Ha me losko ganac'h ho pried

Kentoc'h pe digané ma friet
Evit m'ho pe merc'h mac'h amezec

Evit m'ho pe merc'h mac'h amezec
Rag ar garg aneï meuz kemeret

An Otro Pàn pa'n 'euz klevet
Eur c'houitelladen en neveuz gret

Eur c'houitelladen en neveuz gret
Seiz a dud a Bàn zo 'n em rentet (3)

Ha kemend all euz he forbaned
Mag a oa anez-he pevarzec

Hag evit hé pevar nag a bemp
Droan morsé diwarn hé ma hent

Hag evit hé c'houac'h nag evit seiz
Ne ran caz ebet 'dudjentil Breiz

Kriz vijé ar galon na oueljé
War hent braz Karhaez neb a vije

Welet ar ieot glaz o ruañ
Gant goad an dudjentil o iénañ

Gant goad an dudjentil o iénañ
Hag ar merc'hed iaouank o ouelañ

Tevet merc'hed iaouank na ouelet ket
Da bardon Gwengamp efomp bepred

Droug pé vad a vo gant an Otro Pan
Ni a iélo da bardon Gwengamp.


II

Ar Roué braz pa'n en euz klevet
D'hi bachic bihan hen euz laret

Et de laret de Willao Calvé
De donet amañ de gomz gané

Ebarz 'n em falez pa'n arrio
Morian ar Roue a gombato.


III

De mat dac'h Roué ha Rouanez
Gwall abred e on deut d'ho palez

N'euz ket evit c'hoaz triwac'h vla gret
Am euz bet an inor d'ho kwelet

Guillaouic Calvé dign o leret
N'ha ma Morian a gombatjet ?

Dihasset neañ amañ er zall
Ni a c'hoario hon daou raktal

Pa dol Morian e zillat d'an douar
Dol Guillao Calvé hé ré war var

Prestig ar Morian a lamp en èr
Guillao lak e glevé d'hé gomer

Lahet oé Morian ar Roué
Glaharet a oé a gement sé.

IV

Guillaouic Calvé dign o leret
Kant a zoudarded a gombatfet ?

Dihasset anezhé dign èr porz
Hag e vent daou gant me ne ran forz

Neuzé ar Roué d'ar Rouanez
M'am mije soudarded 'vel Calvez

M'am mije soudarded 'vel Calvez
Me c'honnefé er broverz gant'hé.



Le sujet

Guillaume Calvé a promis d'aller au pardon de Guingamp avec quatre filles ; on le met en garde contre les mauvaises rencontres sur le chemin
Le Seigneur Pan voit arriver le cortège et veut s'emparer des filles ; Guillaume refuse. Le Seigneur rassemble ses hommes, une vingtaine au total, mais Guillaume ne cède pas, les défie, les bat et poursuit sa route vers Guingamp
Ayant appris la nouvelle, le Roi fait venir Guillaume et lui propose de combattre contre son Maure. Ni une ni deux, voilà le Maure occis par le Breton
Alors le Roi dit à la Reine : "Si j'avais des soldats comme ce Calvez, je gagnerais la province avec eux"

Notes d'Alfred Bourgeois

J'ai recueilli ce gwerz à Pontrieux, mais il peut être originaire de la Cornouaille.

Le Seigneur Paon [an Otro Pan (4)], visé dans ce gwerz, est évidemment un pseudonyme ou un surnom employé pour désigner quelque seigneur redouté dans le Pays pour ses violences, mais dont on a voulu taire le vrai nom, comme cela arrive souvent, peut-être dans la crainte de représailles. Avec ce système il est difficile, plus tard, de savoir à quels personnages ces surnoms se rapportent, d'autant plus qu'ils varient suivant les localités et les chanteurs. Ainsi, M. Luzel donne une version de ce gwerz dans lequel le dit seigneur est désigné sous le nom de an doujet (le redouté). Cette version est très différente de la nôtre. Pour la forme elle comporte des strophes de 4 vers de 8 syllabes. Elle diffère aussi quant au fond. Guillaouic Calvé, qui est également le héros de la pièce, est le défenseur de quatre jeunes filles qu'il conduit, non au pardon de la Trinité de Guingamp, mais à Ste-Anne et au Folgoat. Ses exploits sont très amplifiés. Il commence par tuer 18 gentilhommes de la suite du Doujet. De plus, il menace de dénoncer ce seigneur au roi. Il se rend à cet effet à Rennes. Là, il assomme, toujours avec son pen-baz, 18 gendarmes envoyés pour l'arrêter. Il se rend ensuite au Palais du Roi Louis. Il s'agit donc du roi de France. Celui-ci lui oppose 50 soldats qui sont également tous occis ; après quoi, le roi, saisi d'admiration, lui laisse la vie sauve.

C'est un roman qui tient du merveilleux. Toutefois, dans la version de M. Luzel, il n'est pas question du combat avec le Maure du Roi, qui nous paraît être une interpolation de notre chanteuse. Il n'est pas vraisemblable que tous ces hauts faits aient été accomplis par un simple paysan. Pour exalter ces exploits on en aura fait un Lezobré. Si les chanteurs bretons procèdent de cette façon, on doit penser, avec M. Pol de Courcy, que leurs chants sont le plus souvent des oeuvres de rapsodes, c'est-à-dire des compositions dont les fragments appartiennent à des époques et à des héros différents. Par induction, on pourrait croire également que le combat merveilleux du Maure du Roi a été mis à l'actif du Marquis de Lézobré, tandis qu'on doit l'attribuer à un personnage beaucoup plus ancien. Il en résulterait que la vérité historique de toutes ces compositions serait fort difficile à démêler de la partie légendaire. D'abord elles ne donnent point de date, très rarement de noms de personnages connus dans l'histoire générale. Quand ils sont d'origine locale, on les désigne souvent par des surnoms ou sobriquets, comme on vient de le voir. Or si ces personnages étaient suffisamment désignés à l'époque où les gwerz ont été composés, on ignore plus tard de qui on a voulu parler, d'où toute espèce de conjectures. D'autres fois, un gwerz passe dans un autre dialecte, alors le héros change de nom ainsi que la localité où le drame a eu lieu : comme dans le gwerz du Marquis de Trézéguidy, qui nous paraît être une doublure de celui du Marquis de Guérrand. Ces observations confirment la vraisemblance d'un fait avancé par M. de la Villemarqué, que les Gallois attribuèrent à l'un de leurs héros, Peredur, l'histoire du roi Morvan, enfant (5).

Mais à quoi bon, dira-t-on, rechercher les chants populaires, les traditions et les légendes, si elles donnent des indications fausses ou manquent de précision ? Nous répondrons que si les personnages ne sont pas nettement désignés, les faits subsistent. Ils peuvent être exagérés, mais ils offrent toujours un fonds de vérité. En outre, comme le dit Emile Souvestre, dans l'avant-propos de son « Foyer Breton » : « Les traditions populaires forment une part importante de l'histoire d'un peuple. Elles nous le font connaître, non seulement dans ses moeurs, mais dans ses rêves. Les traditions ont encore une signification symbolique pour l'histoire : outre l'inspiration commune que l'on retrouve dans toutes, chacune voile sous sa fable une passion particulière et dominante qui indique le tempérament moral du peuple auquel elle appartient ».

Or ce que font ressortir les Bardes bretons dans leurs gwerz, c'est l'amour du Beau, du Merveilleux, puis un courage dédaignant le nombre. Lézobré est seul avec un page. Peu importe ! Il engage la lutte avec une cohorte. Guillaume Calvez n'a que son pen-baz et il a raison de 18 gentilshommes armés. Il y a évidemment exagération dans les faits, mais non point dans les sentiments.

Les anciens gwerz bretons rappellent un peu la littérature du Moyen Age. C'était alors l'usage d'introduire dans les contes ou nouvelles des Génies, des Enchanteurs, des Magiciens, etc...

La Chevalerie étant à la mode, un prodige de valeur fait par un preux était le sujet d'une nouvelle. Mais combattre contre des hommes, c'eût été trop peu : on ne manquait pas de donner un enchanteur pour adversaire au brave Chevalier. Il y a ici allusion au magicien maure qui combattit Lézobré à la cour du Roi.

Le gwerz de Guillaume Calvez, dont nous donnons l'air ci-après (no 52), doit être assez ancien, sans qu'on puisse lui assigner de date. Si l'on s'en rapporte à la dernière strophe, il serait antérieur à la réunion de la Bretagne à la France. Peut-être remonte-t-il au temps de la guerre de la Ligue, alors que de vrais forbans pillaient le pays et commettaient toutes sortes d'exactions. Il est plutôt probable qu'il date de la même époque que le gwerz de Lézobré, car il relate des faits analogues. On sait d'ailleurs que bien après la réunion de la Bretagne à la France, et encore au 17è siècle, il subsistait chez les Seigneurs bretons des idées d'indépendance vis-à-vis du Roi de France et surtout des rivalités avec les seigneurs de la Cour qui traitaient les nobles bretons de « Gentilhommes en sabots ». Ce serait le moyen d'expliquer les 18 combats de Les Aubrays avec des seigneurs qui étaient pour le parti du Roi. Tous ces hauts faits étaient d'ailleurs exagérés par les conteurs populaires.


(1) Gourheman au lieu de gourhemen, pour faire la rime
(2) Dame d'in nous paraît ici un pléonasme, da mé, « à moi », se dit à Baud (Morbihan).
(3) Mot à mot : « se sont rendus »
(4) Prononcer Pann
(s) Aujourd'hui, nos chanteurs bretons ignorent complètement le personnage désigné sous le nom de Lez Breiz ou Lézobré, comme on voudra, mais ce nom représente pour eux un héros légendaire qui a été dans les temps anciens le défenseur de l'indépendance bretonne.


Source

"Kanaouennoù Pobl", chansons recueillies par Alfred Bourgeois dans la deuxième moitié du XIXème siècle ; le recueil a été publié en 1959 à Paris